43267 Vorey
France
Bien souvent « les campagnes ne parlent pas, elles sont parlées ». Pour faire un sort à ce constat, exprimé avec regret par la géographe Valérie Jousseaume dans son essai Plouc Pride publié en 2021, la Caravane des ruralités entend contribuer à redonner de la voix aux ruralités, en documentant et valorisant, chemin faisant, les initiatives originales qui s’y déploient en réponse aux grands enjeux d'aujourd'hui et de demain.
Aujourd’hui, les ruralités rassemblent près de 22 millions d’habitants. Si 60 % des ruraux font état d’une dégradation de l’offre de services publics, ils sont aussi 75 % à estimer que le monde rural connaît un renouveau1. De fait, ces territoires sont majoritairement attractifs et en croissance. Une observation qui ne concerne pas seulement les ruralités proches des villes mais aussi une grande partie des campagnes de Haute-Loire, du Puy-de-Dôme, de la Drôme ou de l’Ardèche.
Au-delà de la question démographique, les ruralités abritent l'essentiel des espaces naturels, disposent d’importantes réserves foncières et accueillent, loin de l’image d’Épinal, une part significative de l’emploi industriel. Elles bénéficient ainsi de précieux atouts qui les placent en première ligne face aux transitions écologiques, démographiques et sociales.
En faisant un premier déplacement à Vorey-sur-Arzon les 23, 24 et 25 octobre dernier, l’équipe de la Caravane a souhaité mettre la focale sur une ruralité qui innove sans éluder les difficultés auxquelles le territoire est confronté.
Ce carnet de bord est ainsi l’occasion pour la Caravane des ruralités de s’arrêter sur l’Embarcadère, sorte de tiers-lieu culturel qui rayonne sur tout l’Emblavez, sur le développement de Borflex et Lumiliite, les deux principaux sites industriels présents sur le territoire, ou encore de revenir sur la stratégie de redynamisation du centre-bourg mis en place par la collectivité.
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France Ruralités : Dossier de presse. Les ruralités, au cœur de l’équité territoriale. 2023.
On trouve sous la plume de Louis XIII une description de Vorey au XVIIème siècle. La commune y est décrite par celui qui détient alors la couronne de France comme un centre commercial important avec sa foire qui anime le village à intervalle régulier. Du passé médiéval, il ne reste aujourd'hui plus grand-chose, à l’exception des quelques ruines du Fort d'Espaliou sur la rive gauche du fleuve, mais la commune semble avoir conservé à travers les siècles sa fonction de centralité.
Située en Haute-Loire, à 23 kilomètres au nord du Puy-en-Velay, préfecture du département et siège de l’agglomération, Vorey continue en effet de rayonner sur son arrière-pays rural grâce aux nombreux services et équipements qu’elle accueille. Avec un bureau de poste, une crèche, deux écoles primaires, une maison France Services, une gare ferroviaire, une maison de santé, une maison de retraite, une gendarmerie et une salle de spectacle, la municipalité, qui fut jusqu’en 2015 chef-lieu de canton, bénéficie d’une offre de services significative au regard de ses quelques 1 450 habitants.
Si sa population reste stable depuis plus de deux décennies, Vorey demeure, en dépit du vieillissement qui la caractérise, une commune attractive qui attire chaque année de nouveaux habitants grâce à son cadre de vie. À la confluence de la Loire et de l’Arzon, la municipalité a en effet su très tôt valoriser ses ressources naturelles et paysagères. Les reliefs boisés – plus de la moitié de son territoire est recouvert de forêts – et les nombreux cours d’eau qui traversent la commune, offrent un refuge à de nombreuses espèces. Ils servent aussi de cadre au déploiement d’activités de pleine nature qui, du canoë au vtt en passant par la randonnée, contribuent au développement du territoire.
La commune accueille en outre des entreprises dynamiques et innovantes à l’image de Borflex (ex-SPVC), un groupe spécialisé dans la production d’articles d’hygiène et de puériculture, présent dans plus de 30 pays à travers le monde, et de Lumiliite, société qui entend « révolutionner les techniques de culture tout en favorisant les circuits-courts » à l’aide de leds horticoles brevetées.
Vorey cherche aujourd’hui à se réinventer. La municipalité s’est ainsi récemment engagée dans une démarche de réhabilitation de son centre-bourg afin de maintenir ses commerces et convaincre de nouveaux habitants de venir s’y installer. Vorey offre ainsi l’exemple d’une ruralité dynamique, loin des clichés trop souvent véhiculés sur les campagnes et les petites villes.
D’après les données du Ministère de la Transition Écologique et de la Cohésion des Territoires, 70 % de l’emploi industriel est localisé en dehors des métropoles françaises, dans des villes petites et moyennes, des territoires périurbains et ruraux. L’industrie est donc 1,7 fois plus présente dans le milieu rural que l’ensemble de l’activité privée hors agriculture. Alors que les campagnes regroupent près de 30 % de l'emploi industriel, il apparaît ainsi de plus en plus évident qu'elles ont un rôle à jouer dans la réindustrialisation du pays.
Au-delà d'une moindre contrainte foncière et d'une image redevenue favorable1, la faible densité favoriserait aussi « la rencontre et la coordination des parties prenantes aux projets, éléments d’autant plus cruciaux que complexes pour le développement actuel d’activités face à la nouvelle organisation territoriale et à la répartition des compétences qui en découle »2. Le poids du rural dans les effectifs de l’industrie varie cependant fortement en fonction des secteurs d’activités industrielles. Ainsi, les trois secteurs les plus présents en milieu rural sont les « industries extractives », le « travail du bois » et « l’industrie du cuir et de la chaussure », avec respectivement 67 %, 61 % et 53 % des salariés travaillant en milieu rural3.
Vorey n’est pas à proprement parlé une commune industrielle. On y trouve pourtant plusieurs usines et entreprises, qui nous rappellent que l’industrie est en effet présente dans tous les territoires, y compris ruraux, et que l’innovation n’est pas l’apanage des espaces métropolitains. Les exemples de Borflex et Lumiliite, les deux principaux établissements situés sur la commune, et visités par les équipes de la Caravane, illustrent ce constat.
Borflex, installé à Vorey depuis 35 ans, spécialisée dans la conception, le prototypage et la fabrication de pièces dans le domaine de la puériculture, l’alimentation et l’hygiène pour bébés, est le leader français du secteur. Elle emploie 25 salariés répartis sur deux sites de production, l’un fabriquant le caoutchouc, l’autre le silicone, et tous deux situés sur la commune de Vorey. L’entreprise cherche aujourd’hui à se diversifier sur d’autres marchés en investissant, par exemple, dans le secteur de la cosmétique de luxe ou celui du paramédical.
Arrivée plus récemment sur le territoire, la société Lumiliite, installée sur un site repris au fabricant français de connecteurs et de cartes à puce Linxens, sur les hauteurs de Vorey, développe un système d’agriculture verticale à l’aide d’armoires de culture. Concrètement, les plantations poussent dans des armoires munies de LEDS horticoles, dont les matériaux, comme le plastique recyclé ou l'aluminium, sont produits localement. L’intérêt ? Grâce à un système de « culture sous atmosphère contrôlée », la consommation d’eau peut être considérablement réduite. L’entreprise, qui compte à Vorey près d’une quinzaine de salariés, cherche à faire de son établissement un site démonstrateur, avec l’objectif, à terme, de diffuser sa technologie.
L'exemple de Vorey permet ainsi de souligner le poids de l'industrie en ruralité. Il met également en lumière le potentiel d'innovation et de diversification économique de ces territoires.
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Talandier M., Développement territorial. Repenser les relations villes-campagnes, Armand Colin, 2023.
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Ferru M., Texier É., « La réindustrialisation des territoires ruraux peu denses ? L’implantation d’un projet ambitieux au défi des proximités », EchoGéo, 2023 (63).
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DATAR Nouvelle-Aquitaine, « L’industrie en milieu rural. En France et en Nouvelle-Aquitaine », mai 2021.
Vorey est une petite ville de Haute-Loire, dont la population double l’été grâce aux touristes et aux résidences secondaires. Il y a d’un côté le bourg-centre, où l’on trouve les services essentiels, une vie culturelle et associative, et, de l’autre, 17 villages, où réside environ la moitié de la population. Nous avons la chance de figurer sur l’itinéraire des gorges de la Loire et d’avoir encore de nombreux commerces, cafés et restaurants. On trouve aussi, en centre-bourg, un espace culturel, l’Embarcadère, dans lequel on programme, tout au long de l’année, des spectacles, des concerts et des films.
Après une étude réalisée il y a 2 ans, à laquelle la commune avait associé tous les acteurs locaux, la municipalité a été labellisée Petite Ville de Demain. Quel est notre objectif désormais ? L’idée est de faire en sorte que les logements vacants – il en reste encore quelques-uns – puissent être réhabilités, que le centre reste commerçant, et que la route départementale, qui traverse la commune, priorise les piétons. En résumé, on veut que Vorey soit encore plus attractive qu’elle ne l’est déjà.
C’est un honneur pour nous de la recevoir, pour son lancement, de s’inspirer de ce qui marche sur les territoires ruraux, pouvoir le reproduire ailleurs, puis aussi se poser la question des enjeux auxquels nous sommes confrontés, nous ruraux, en compagnie d’acteurs de terrain, d’acteurs nationaux et d’universitaires, c’est fondamental pour réussir ensemble une vie positive et apaisée.
Nous avons eu des échanges directs et francs. Cela nous a donné l’occasion de mettre en valeur les actions que nous menons sur ce territoire et les activités que l’on y trouve. Je suis persuadée que les ruralités sont une chance pour la France et qu’elles constituent un atout précieux pour organiser les grandes transitions écologiques, sociales, énergétiques. C’était aussi, je crois, le sens de ces journées.
En matière de culture, les ruralités sont très souvent résumées à des « déserts ». Certaines campagnes et petites villes mènent pourtant des actions originales et innovantes qui méritent d’être regardées de près. « L’absence d’équipement est souvent compensée par l’itinérance et l’éphémère », soulignait ainsi la géographe Claire Delfosse, dans la revue Pour, en 2011, rappelant l’existence ancienne des bibliobus, des circuits de cinémas ou des troupes itinérantes. Si les disparités entre le rural et l’urbain restent significatives, les villes concentrant aujourd’hui encore l’essentiel des biens et services culturels, certaines collectivités rurales, aidées de leurs habitants, parviennent à faire de la culture un levier de développement territorial autant que de cohésion sociale.
C’est le cas par exemple à Vorey, où la Caravane des ruralités a fait le choix de s’arrêter. La municipalité a fait de la culture l’une de ses priorités en se dotant en 2009 d’un espace culturel remarquable au regard de sa démographie. L’Embarcadère – c’est son nom – est ainsi composé d’une salle de spectacle d’une capacité de 230 places et de cinq autres espaces mis à la disposition des associations locales. « C’est une salle de création avec une véritable régie où l’on peut voir des concerts, des pièces de théâtre ou des expositions tout au long de l’année », résume l’adjointe au maire chargée de la culture. L’Embarcadère accueille aussi des artistes en résidence susceptibles de présenter leurs créations localement.
Pour l’aider dans le déploiement de son action culturelle et pallier le manque de moyens humains et financiers, la municipalité compte sur le soutien de ses habitants. L’association la Barque, avec sa vingtaine de bénévoles actifs, participe ainsi à la programmation de l’Embarcadère et contribue plus largement à l’animation culturelle de Vorey et de tout l’Emblavez.
À Vorey comme ailleurs, la dynamique culturelle apparaît cependant fragile. Les militants associatifs s’inquiètent de l’absence de renouvellement dans les associations comme de la pérennité de certaines subventions. Un travail reste aussi à mener pour attirer de nouveaux publics, en particulier les plus jeunes et les plus précaires. L’exemple de Vorey le rappelle : en ruralité, peut-être plus encore qu’en milieu urbain, la réussite des initiatives culturelles dépend de l’implication des bénévoles et de financements publics qui, même modestes, sont ici susceptibles de faire la différence.
Sous l’effet conjugué de la crise du petit commerce, de la périurbanisation et de la disparition de certains services publics, on assiste, ces dernières décennies, à une fragilisation croissante des petites et moyennes centralités. Face à cette situation, le gouvernement a lancé en 2020 un plan à destination des petites centralités : le plan Petites villes de demain (PVD). Piloté par l’Agence Nationale de Cohésion des Territoires (ANCT), il apporte des moyens humain et financier à plus de 1 600 communes pour les redynamiser.
Comme 27 autres communes de Haute-Loire, Vorey est elle-aussi concernée. Ce label lui permet de financer des études, de bénéficier d’une cheffe de projet à temps-partiel, et d’avoir des contacts réguliers avec les services de l’État et partenaires du programme. Afin de renforcer l’attractivité commerciale de son centre-bourg et favoriser la réhabilitation de l’habitat, la municipalité a aussi signé avec l’État et d’autres collectivités une convention d’Opération de revitalisation du territoire (ORT) qui lui confère de nouveaux droits juridiques et fiscaux. Un travail est aussi mis en œuvre pour mettre en valeur la traversée du centre-bourg, au long de laquelle se trouvent les commerces locaux.
Alors que la vacance résidentielle, restée stable entre 2009 et 2020, est depuis longtemps supérieure à la moyenne nationale (+ 5,5 points), la municipalité n’a cependant pas attendu ce plan pour engager une réflexion autour de la redynamisation de son centre-bourg. La dégradation du cadre bâti au niveau de certains îlots, qui accompagne la vacance résidentielle, a pu parallèlement sensibiliser précocement les acteurs locaux à l’intérêt de mener des actions spécifiques en direction du centre. La commune bénéficie pour ce faire d’un soutien de l’État, de la Direction départementale des Territoires (DDT) et de l’Agence Nationale de l’Habitat (ANAH) pour mener des opérations de réhabilitation d’îlots très dégradés via des opérations de Résorption de l’habitat insalubre (RHI) et de restauration immobilière (THIRORI)1, 2.
Au-delà des actions en matière d’habitat et d’urbanisme, la municipalité a fait de la santé une priorité, considérant que l’accès aux soins peut-être un levier pour maintenir et attirer de la population. Elle a ainsi créé en 2010 une maison de santé à proximité de la pharmacie. Elle permet de maintenir, pour le moment, une offre satisfaisante avec deux médecins, cinq infirmières, deux podologues, une dentiste et une orthophoniste.
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Ces opérations s’intègrent dans une stratégie de traitement d’ensemble de l’habitat indigne à l’échelle d’un îlot.
Elles permettent d’éradiquer les situations les plus difficiles en proposant une solution de relogement durable aux occupants des logements et en assurant un accompagnement social adapté à leurs besoins. - 2
Entretien avec David Fayard, chef du service construction logement à la DDT 43, réalisé le 14 novembre 2023.
Vorey demain
Ici, il y a du passage; le train, la départementale. Vorey-sur-Arzon est surtout traversée et entourée par la Loire. Le centre-bourg est le cœur battant de cette commune aux dix-sept villages environnants. Attirant les visiteurs en saison estivale pour ses paysages singuliers, elle abrite quelque 1 470 habitants en hiver. Cette série est une balade dans cette « petite ville de demain », un portrait à travers ses habitants, ses interstices et ses paysages.
Carte blanche réalisée dans le cadre du lancement de la Caravane des ruralités, projet porté par le GIP EPAU, du 23 au 25 octobre 2023.
Par Ophélie Loubat.


