58470 Magny-Cours
France
Pour sa 9e étape, la Caravane des ruralités a choisi de marquer l’arrêt à Magny-Cours, dans la Nièvre, en vue de clôturer son cycle sur l’industrie en ruralité, après la Drôme, les Vosges et les Deux-Sèvres.
Avec son célèbre circuit automobile, qui a accueilli le Grand Prix de Formule 1 entre 1991 et 2008, et son technopôle de 150 hectares, Magny-Cours, commune de 1500 habitants située à 14 kilomètres au sud-est de Nevers, offre un exemple de ruralité qui entreprend et innove.
Cet arrêt a été l’occasion de valoriser cet équipement exceptionnel, pour un département rural comme la Nièvre, et la filière automobile de pointe qui évolue dans son sillage. À l’heure de la nécessaire transition écologique, il a agi en outre d’ouvrir la réflexion sur le devenir du circuit – qui vise la neutralité carbone pour 2040 – et du technopôle qui lui est accolé, alors que les acteurs locaux multiplient les actions concrètes en la matière : installation d’ombrières photovoltaïques, développement de moteurs à hydrogène, développement des véhicules électriques…
Cette escale a été l’occasion d’observer ces « réussites », susceptibles d’intéresser d’autres territoires, sans faire l’impasse pour autant sur les freins rencontrés dans la mise en œuvre de ces différents projets.
Un circuit automobile en pleine campagne nivernaise. Un technopôle de 150 hectares aux allures de cluster industriel. Des monoplaces, des moteurs à hydrogène, une école d’ingénieurs spécialisée dans la mobilité… À Magny-Cours, petite commune de 1500 habitants située au sud-est de Nevers, la ruralité prend parfois des allures inattendues.
Pour la dernière étape de son cycle consacré à l’industrie en milieu rural, la Caravane des ruralités s’est arrêtée les 11, 12 et 13 février dans la Nièvre. Un territoire que l’on associe plus volontiers aux prairies du Charolais qu’aux prototypes de compétition. Et pourtant : ici, depuis les années 1980, élus et industriels conjuguent leurs efforts pour bâtir un écosystème innovant autour du circuit de Nevers-Magny-Cours. Ce site, qui a accueilli le Grand Prix de France de Formule 1 pendant près de deux décennies, cherche aujourd’hui à se réinventer, en lien avec les enjeux de la transition écologique et les mutations de la filière automobile.
L’arrêt de la Caravane fut l’occasion de visiter plusieurs entreprises du technopôle, de débattre des leviers à mobiliser pour accompagner les transformations en cours, et de rappeler combien les petites villes et les territoires ruraux contribuent, eux aussi, à la réindustrialisation du pays. Loin de l’image d’Épinal, Magny-Cours incarne cette ruralité productive, capable d’innover sous contrainte, de coopérer, et de penser l’avenir sans renier son histoire.
Lors du Grand Débat, la ministre déléguée chargée de la Ruralité, Françoise Gatel, a résumé l’enjeu avec clarté : « La ruralité fait partie de notre avenir industriel, à condition qu’on lui en donne les moyens (…) La force est ici car rien ne peut arrêter un territoire qui travaille en collectif ».
Cette étape met aussi en lumière les fragilités persistantes : tension sur le foncier, difficultés de recrutement, attractivité résidentielle… Pour relever ces défis, la coopération entre collectivités, entreprises, structures de formation et acteurs de l’État apparaît essentielle. Car, ici comme ailleurs, l’industrie ne peut être pensée en silo : elle appelle une vision intégrée du territoire.
Ce débat a été d’une grande richesse. Il a confirmé que l’industrie n’est pas une affaire uniquement urbaine : 31 % de l’emploi industriel se situe en milieu rural. Le rapport le souligne très clairement : les territoires ruraux sont au cœur d’un double défi, produire tout en préservant les ressources. Ce n’est pas une contradiction, c’est une exigence. Et ce que j’ai vu à Magny-Cours - un circuit engagé dans la neutralité carbone, un technopôle de pointe, des élus mobilisés - en est une démonstration concrète. Cela montre aussi que la ruralité peut être une terre d’innovation industrielle.
L’État agit sur plusieurs fronts : nous finançons la réhabilitation des friches, accompagnons le développement d’énergies renouvelables locales, et soutenons la montée en compétences via la formation. C’est tout l’objet du plan France Ruralités que je souhaite conforter : faire levier sur les spécificités locales pour bâtir des réponses sur-mesure.
La Caravane est un formidable outil de mise en lumière, d’écoute et de dialogue. Elle capte ce que les statistiques ne voient pas : les initiatives à bas bruit, les idées qui germent. Elle nous aide à mieux comprendre les besoins et à adapter nos politiques publiques. C’est une démarche d’humilité et de proximité.
L’industrie rurale est une force, mais elle doit s’adapter. Nous devons faire évoluer les modèles vers plus de sobriété, d’autonomie, d’innovation. L’État est présent pour cela : via les programmes « Territoires d’industrie », les aides à l’investissement productif, ou encore l’accompagnement des collectivités sur la transition écologique. C’est un projet résolument tourné vers l’avenir, qui associe entreprises, élus et citoyens. Et les ruralités ont une vraie carte à jouer dans ce mouvement.
L’histoire du circuit de Magny-Cours débute en 1954. Cette année-là, Jean Bernigaud, figure du monde agricole nivernais, assiste aux 12 Heures de Reims, une course automobile d’endurance réputée. Marqué par l’événement, il envisage la création d’une course similaire chez lui dans la Nièvre, entre Magny-Cours et Saint-Parize-le-Châtel, à une vingtaine de kilomètres au sud de Nevers, où il dispose de vastes terres rendues inexploitables par les vestiges d’un ancien hôpital militaire américain, datant de la première guerre mondiale.
Après plusieurs années de négociations, Bernigaud, devenu par ailleurs maire de Magny-Cours en 1957, parvient à faire aboutir son projet. Le circuit, conçu à l’origine pour les essais et la compétition, est inauguré le 27 mai 19611. Au fil des années, il prend de l’ampleur avec la création d’une école de pilotage, puis l’aménagement d’une piste de 3,85 kilomètres en 1971, année de la disparition de Bernigaud. Des compétitions y sont par ailleurs organisées, contribuant à faire connaître le site en France et à l’étranger.
Le circuit accueille, au milieu des années 1980, huit entreprises spécialisées dans la préparation ou la fabrication de voitures de compétition (Danielson, Snobeck, Rico Martini), représentant près de 200 salariés, sans compter les nombreux emplois indirects. Mais la dynamique s’essouffle progressivement : le circuit « n’est plus ce qu’il était » et nécessite d’importants travaux pour « le remettre au goût du jour et aux normes de sécurité », rapporte Le Monde en 19862. C’est dans ce contexte que le conseil général de la Nièvre décide de racheter le site, avec le soutien appuyé du président de la République, François Mitterrand - proche de Bernigaud de son vivant - et de Pierre Bérégovoy, alors maire de Nevers et ministre de l’Économie et des Finances, dans l’espoir d’y faire venir le Grand Prix de F1.
L’ambition est à la hauteur des investissements engagés : au total, rapporte Les Échos, « environ 500 millions de francs auront été versés par les pouvoirs publics, pour un département de 230 000 âmes »3. Pour ses promoteurs, Magny-Cours ne se résume pas à un équipement sportif, mais incarne un levier de redynamisation économique pour la Nièvre. L’objectif est double : changer l’image d’un territoire perçu comme enclavé et en déclin, et enclencher une dynamique de développement susceptible d’attirer de nouveaux habitants4. En accueillant le Grand Prix de France de F1 de 1991 à 2008, le circuit de Nevers-Magny-Cours ne parviendra pas à faire office de « levier » autant qu’espéré à l’échelle du département. Mais l’évènement offrira néanmoins, pendant dix-sept ans, une visibilité exceptionnelle à la Nièvre, département plus connu jusqu’alors pour ses charolaises, son pouilly et ses massifs forestiers5.
Avec l’arrêt du Grand Prix, l’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais depuis une quinzaine d’années, le site cherche à se réinventer. Le circuit – qui vise la neutralité carbone d’ici 2040 – a amorcé une trajectoire de transition écologique : installation de 28 000 m² d’ombrières photovoltaïques, développement de l’éco-pâturage, éclairage LED. « On est ici sur tous les standards fantasmés de ce qu’il ne faudrait plus faire. De l’huile, du bruit, pas beaucoup d’herbes vertes. Donc la question c’est comment, avec cet objet-là, on passe à autre chose ? On fait ici la démonstration que c’est possible », souligne Fabien Bazin, président du conseil départemental.
Cette dynamique reste toutefois récente et inégale selon les acteurs. Le chemin à parcourir demeure important pour inscrire durablement le site dans une logique de transition. L’instabilité du cadre législatif, en matière de mobilité ou d’énergie, n’aide pas toujours, par ailleurs, à construire des trajectoires claires.
Magny-Cours affiche aujourd’hui une situation économique relativement stable, avec une trentaine d’entreprises implantées et plus de 400 emplois. Ce cas illustre plusieurs tendances structurelles : la résilience souvent sous-estimée des petites villes, leur capacité à innover sous contrainte6, et le rôle qu’elles jouent encore dans l’accueil de l’emploi industriel en France et en Europe7.
Dans ce contexte, Magny-Cours apparaît comme un laboratoire territorial d’autant plus intéressant qu’il doit, comme d’autres, repenser son modèle à l’aune de la transition écologique. Alors que la filière du sport automobile évolue en profondeur, les acteurs locaux adaptent – avec plus ou moins de volontarisme – leurs stratégies en lien avec les collectivités, les entreprises et les structures de formation. L’équilibre reste cependant fragile, et les trajectoires à venir dépendront autant des soutiens extérieurs mobilisés que de la capacité des acteurs locaux à concrétiser cette trajectoire de transition.
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« Retour sur 60 ans d’histoire du circuit de Magny-Cours », Le Journal du Centre, 24 juin 2021.
- 2
« Magny-Cours, circuit à vendre », Le Monde, 2 juin 1986.
- 3
« La Nièvre à la recherche d’un décollage économique », Les Échos, 30 mai 1991.
- 4
« Magny-Cours, circuit à vendre », Le Monde, 2 juin 1986.
- 5
« Retour sur 60 ans d’histoire du circuit de Magny-Cours », Le Journal du Centre, 24 juin 2021.
- 6
Servillo L., Aktinson R., Hamdouch A., « Small and Medium-Sized Towns in Europe: Conceptual, Methodological and Policy Issues », Tijdschrift voor Economische en Sociale Geografie, 2017/4 (n° 108).
- 7
Loisel M., Talandier M., « L’industrie rurale face à la raréfaction des ressources », Les Cahiers de la Caravane des ruralités, 2025 (à paraître).
Magny-Cours démontre qu’un territoire rural peut accueillir de l’industrie de pointe et des projets d’avenir. Loin des clichés, nous avons su bâtir un écosystème technologique et humain qui fonctionne. Oui, la Nièvre, ce sont des charolaises - et nous en sommes fiers - mais c’est aussi un circuit international, un technopôle, une école d’ingénieurs et un institut de recherche. Ce site dit une chose simple : l’innovation n’a pas besoin de tours en verre, mais de constance, de coopération et d’un environnement à taille humaine.
Notre ambition est claire : faire de Magny-Cours une vitrine des mobilités durables. Le circuit ne doit pas rester figé. Il a déjà entamé sa mue, en accueillant des compétitions électriques, en développant la recherche sur les carburants alternatifs, et en s’ouvrant à de nouveaux usages. Le Département s’y engage non pour préserver un symbole, mais pour en faire un levier de transition, un laboratoire vivant où l’on invente la mobilité de demain, dans un cadre accessible et coopératif.
Ce technopôle, c’est notre réponse concrète à la désindustrialisation. Il concentre des savoir-faire rares, des entreprises innovantes, des emplois qualifiés. Et surtout, il génère des dynamiques vertueuses : des jeunes qui se forment, restent et entreprennent. Loin des métropoles, ce pôle irrigue un tissu local. Il incarne une autre idée de l’attractivité : pas celle de la concentration, mais celle de la coopération et de l’intelligence collective.
Une politique industrielle efficace repose sur une politique territoriale cohérente. Dans la Nièvre, on ne dissocie pas économie et qualité de vie. Nous investissons dans la santé - bourses aux étudiants, salariat de médecins, centre de santé solidaire - et nous agissons avec les communes sur les services du quotidien : crèches, écoles, mobilités. Le Département accompagne les collectivités pour garantir un cadre de vie de qualité. C’est l’articulation de ces leviers, publics et privés, qui rend possible une dynamique industrielle en milieu rural.
On associe souvent Magny-Cours à son circuit automobile. Pourtant, derrière les gradins, se déploie un technopôle original, conçu dans les années 1980 comme levier de développement. Le projet suscite alors de fortes attentes. Pierre Bérégovoy, maire de Nevers, déclarait vouloir « s’appuyer sur la technopole pour créer les milliers d’emplois qui devraient permettre à l’agglomération nivernaise de passer d’ici à dix ans de 80 000 à 100 000 habitants »8.
Quarante ans plus tard, le technopôle n’a pas tenu toutes ses promesses, mais accueille près de 30 entreprises pour plus de 400 emplois, dont certaines au savoir-faire reconnu. Avec 130 salariés, Danielson, fondée en 1977, conçoit des systèmes moteurs pour la course automobile, l’aérospatial, la défense ou les drones. Mygale, créée en 1989, produit des monoplaces pour des championnats internationaux. Exagon développe des batteries haute sécurité, notamment pour l’armée. Oreca conçoit moteurs et châssis pour la compétition et travaille sur un moteur à hydrogène. Ligier Automotive, forte de 60 salariés et aussi engagée dans l’hydrogène, reste une référence dans le sport automobile. Aero Concept Engineering, enfin, se distingue par sa soufflerie privée unique en France. Elle intervient dans l’automobile, l’aéronautique, l’éolien ou le sport de haut niveau.
Au centre de cet écosystème, l’Institut supérieur de l’automobile et des transports, installé à Nevers, joue un rôle d’interface et de formation. Les étudiants, venus de toute la France, profitent d’un environnement immersif : bancs d’essai, coopérations avec les entreprises, projets hydrogène, etc. L’école, qui accueille près de 800 étudiants, s’est adaptée aux enjeux de la mobilité en intégrant des enseignants-chercheurs spécialisés en transition écologique.
Pour structurer cette communauté, les entreprises se sont regroupées en associations, dont le Magny-Cours International Motorsport Center. Les coopérations vont de la conception à l’essai sur piste, en passant par la formation, la logistique et parfois la recherche. Certaines entreprises proposent aussi des services aux clients, dans une logique de filière intégrée.
Le recrutement demeure un sujet sensible, notamment pour les profils techniques. Plusieurs entreprises évoquent aussi la difficulté à loger ou accueillir des salariés venus de loin. La question du foncier est également citée. Enfin, les mutations de l’industrie imposent une veille constante, des investissements lourds et la capacité à se positionner sur de nouveaux marchés (hydrogène, électronique…). Des débats traversent les entreprises : faut-il conserver l’ADN « sport auto » ou se diversifier ?
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« Magny-Cours met la Nièvre en première ligne », Le Monde, 7 juillet 1991.
• Cultiver l’industrie. Résistance et développement de l’industrie à Vire-Normandie (Calvados), Crague G., « Carnets de territoires », Autrement, 2025.


