23000 Guéret
France
La Creuse est un territoire que l’on a longtemps quitté pour bâtir ailleurs. Pendant des siècles, de l’époque moderne jusqu’à l’entre-deux-guerres, les maçons creusois prenaient chaque année la route au printemps pour rejoindre les grands chantiers français, en particulier parisiens1. Ils y ont façonné des quartiers entiers, perfectionné et transmis des techniques sophistiquées, et laissé une empreinte déterminante dans le patrimoine urbain national. Cette migration saisonnière — qui a concerné jusqu’à un homme sur trois selon les périodes — a profondément structuré l’économie locale et façonné une culture du bâtiment qui, contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’a rien perdu de son actualité.
C’est à l’aune de cette histoire et de ce présent que la Caravane des Ruralités a choisi de faire halte en Creuse, pour interroger les recompositions contemporaines du logement et du bâti dans ce territoire rural. Ce patrimoine bâti, justement, constitue l’une des grandes richesses de la Creuse. Il témoigne d’un rapport étroit entre savoir-faire, matériaux locaux et organisation de l’espace. Mais cet héritage est confronté à des défis très contemporains : vacance importante, dégradation progressive des logements, faible performance énergétique. Parallèlement, l’investissement privé reste insuffisant pour remettre à niveau cet ensemble patrimonial.
Dans ce contexte, l’histoire longue des bâtisseurs creusois n’est pas qu’un élément de mémoire : elle éclaire aussi les recompositions actuelles. Territoire de savoir-faire devenu territoire d’expérimentation, la Creuse témoigne aujourd’hui d’un volontarisme marqué — collectivités locales, acteurs économiques, organismes de formation — pour développer une offre résidentielle de qualité, qu’elle soit patrimoniale, énergétique ou environnementale, et pour accueillir de nouveaux ménages. La création du campus régional du patrimoine bâti de Felletin, la mobilisation croissante des communes pour réhabiliter des logements, ou encore l’implication d’entreprises locales pour loger leurs salariés rappellent qu’il ne s’agit plus, pour les Creusois, de « partir pour construire », mais bien, désormais, de « rebâtir pour accueillir ».
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CORBIN, Alain, 1980. Les paysans de Paris. Histoire des Limousins du bâtiment au XIXe siècle. Ethnologie française. 1980. Vol. 10, n° 2, pp. 169‑176.
En Creuse, la pénurie de logements locatifs est devenue l’un des principaux freins à l’installation de nouveaux habitants. Dans un contexte où le parc locatif devient de plus en plus vétuste faute d’investissements, où les porteurs de projets privés sont rares et où le logement social recule, les communes se retrouvent en première ligne. Face à ces difficultés, elles acquièrent et réhabilitent elles-mêmes des logements, dans un rôle d’opérateur direct de l’habitat.
À Jarnages, son maire, Vincent Turpinat, résume la situation : « Longtemps, on pensait que les ménages arrivant en Creuse achèteraient un logement au regard des prix attractifs. Mais la réalité, c’est qu’ils recherchent d’abord une offre locative, privée ou sociale, qui leur permette de s’installer progressivement avant d’envisager l’achat. » Dans un marché où les prix de l’immobilier sont particulièrement faibles, l’élu constate l’effacement du privé : « Il n’y a aucune initiative privée, donc soit la commune fait avec ses partenaires, soit il ne se passe rien. C’est un peu la Corée du Nord ici ! » ironise-t-il. À Jarnages comme à Bénévent-l’Abbaye ou à Vallières, les communes travaillent donc simultanément sur la réhabilitation des rez-de-chaussée commerciaux et des logements en étages, dans la continuité de modes d’intervention anciens visant à pallier le désintérêt du secteur privé pour ces territoires ruraux2.
Sur les 255 communes du département, 193 disposent de logements communaux conventionnés, pour plus de 500 logements, auxquels s’ajoutent ceux non conventionnés. Cette mobilisation diffuse des communes compense partiellement le retrait de l’office public de l’habitat départemental, bailleur social quasi unique, qui n’a plus livré de logement depuis la mise en place de la réduction de loyer de solidarité (RLS) en 2018. La mesure, qui a entraîné près de 1,3 million d’euros de pertes annuelles, a considérablement réduit ses capacités d’investissement.
Pour pallier cette carence, le Conseil départemental, l’État et la Banque des Territoires étudient la création d’une foncière afin d’attirer des capitaux privés et de produire des logements locatifs hors du champ du logement social. Alors que sa structuration est encore en cours, les communes bénéficient d’ores et déjà de subventions importantes de la part du Conseil départemental (1,1 million d’euros en 2024-2025) et de l’État (1,2 million d’euros par an) au titre du deuxième Plan particulier pour la Creuse, pour la création de logements non conventionnés. Valérie Simonet, présidente du Conseil départemental, précise l’intérêt de cette démarche : « Il faut davantage de logements intermédiaires de qualité, pour répondre à la demande croissante des professionnels qui s’installent. Aujourd’hui, il est souvent plus facile de trouver un emploi que de trouver un logement ».
Le maire du Grand-Bourg, Francky Chatignoux, abonde : « les propriétaires privés ne s’engagent pas, car, malgré un bon rendement locatif, la valorisation patrimoniale est quasi inexistante au regard de ce que coûtent les travaux de réhabilitation d’un logement ». Sa commune illustre toutefois ce volontarisme local. Dans un ancien entrepôt agricole, un programme de six logements communaux et trois locaux commerciaux est en cours : 300 000 € d’acquisition et 2,2 millions d’euros de travaux, financés à 80 % grâce à onze dossiers de subventions. Le montage permet d’atteindre une opération blanche : les loyers rembourseront les prêts. « La dernière fois que nous avons mis un logement communal sur Le Bon Coin, il y a eu 17 demandes en une demi-journée », rapporte le maire.
Ces initiatives, certes modestes, mais nombreuses, esquissent une réponse devenue centrale dans la politique locale de l’habitat : sans logement locatif, pas d’installation possible — et pas de capacités d’accueil pour de nouveaux habitants.
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GRABY, Adeline, MADELINE, Philippe et POUZENC, Michaël, 2024. La persévérance des collectivités locales pour maintenir le commerce en milieu rural : transitions ou permanences ? Bulletin de la Société Géographique de Liège. 2024. Vol. 2, n° 83.
Le campus est né en 2023, à l’initiative conjointe du Conseil régional de Nouvelle-Aquitaine et de la Région académique, avec une ambition forte : créer un espace de dialogue structuré entre les acteurs institutionnels de la formation et les professionnels du bâtiment. L’idée est d’adapter l’offre de formation aux besoins immédiats et aux grands changements qui traversent la filière : transitions environnementales, mutations numériques, évolutions culturelles et sociales. Notre rôle est de faciliter la coopération, d’anticiper les besoins et d’accompagner les transformations du secteur. Le campus est installé à Felletin, au sein du lycée des métiers du bâtiment, établissement totem disposant d’une longue histoire et il rayonne sur l’ensemble de la région Nouvelle-Aquitaine et au-delà.
Nous couvrons une palette très large, du CAP au doctorat, et nous adressons aussi bien aux jeunes qu’aux adultes en reconversion ou aux professionnels à la recherche de qualifications complémentaires. Cette diversité permet d’articuler des approches différentes et de mieux appréhender l’ensemble des métiers du bâti.
Les métiers du bâtiment sont aujourd’hui sous tension, en grande partie parce qu’ils restent perçus comme peu attractifs. Nous faisons l’hypothèse que leur redonner du sens est essentiel. L’écoconstruction, l’écorénovation et la compréhension fine des matériaux et des territoires permettent d’interpeller à la fois le “faire” et la manière de faire.
Nous travaillons au développement d’expériences pédagogiques où se croisent CAP, ingénieurs, architectes ou doctorants : cette mixité crée de l’intérêt, favorise les collaborations futures et forme de véritables ambassadeurs des transitions. Enseigner le cycle de vie des matériaux, par exemple, a vocation à devenir un socle commun, quel que soit le niveau d’étude.
Cette logique irrigue l’ensemble des formations, dans un contexte de décarbonation majeure de la filière, avec un horizon européen de neutralité fixé à 2050. Certaines compétences sont déjà bien intégrées, mais d’autres — comme l’adaptation au changement climatique — doivent encore être davantage diffusées, en associant approches techniques et expérimentations de terrain. Le lycée de Felletin joue ici un rôle de laboratoire : c’est un lieu où l’on teste, où l’on interroge les pratiques, où l’on revisite les savoir-faire anciens pour répondre à des besoins nouveaux.
Les territoires ruraux offrent une richesse exceptionnelle : du bâti ancien en quantité, des ressources locales à faible empreinte carbone — bois, pierre, terre, chanvre, etc. — et une proximité naturelle entre lieux de production, de transformation et de mise en œuvre. Pour les apprenants, cela permet d’embrasser toute la chaîne du matériau, du gisement à la pose. C’est une vision plus holistique des métiers, qui reconnecte les formations aux enjeux locaux tout en apportant une ouverture pédagogique précieuse.
Oui, mais ces compétences restent trop souvent des compétences de niche. Savoir diagnostiquer un bâtiment ancien, comprendre ses pathologies, éviter les erreurs liées à la simple transposition des techniques du neuf : tout cela n’est pas encore suffisamment diffusé. Pourtant, ce sont des savoir-faire indispensables pour réhabiliter sans créer de dommages. La pierre, par exemple, pourrait devenir un matériau central dans la décarbonation à venir ; encore faut-il maîtriser ses usages et les filières d’approvisionnement.
Je suis optimiste. Les transitions, malgré les inquiétudes qu’elles suscitent, ramènent du sens aux métiers. Elles nous obligent à réinterroger nos pratiques, à former différemment, à valoriser les ressources locales. Se loger restera un besoin fondamental : il faudra des bâtisseurs. L’enjeu est d’accompagner cette transformation, de former une génération capable d’allier respect du patrimoine, performance environnementale et inventivité. Le campus veut précisément être ce lieu où s’inventent les réponses de demain.
En Creuse, les collectivités locales se mobilisent pour répondre au déficit de logements, devenu un déterminant central de l’attractivité des territoires ruraux. Par exemple, à Felletin, Olivier Cagnon, maire de la commune, alerte : « Nous constatons les difficultés d’installation des ménages sur le territoire, qu’importent leurs ressources ou leur âge. Faute d’offre locative, nombre de nouveaux arrivants ne trouvent pas le logement adapté pour réaliser leur premier ancrage local et concrétiser leur projet d’installation. » Bertrand Cazal, du Commissariat du Massif central — Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT), rejoint ce constat : « dans de nombreux départements ruraux du centre de la France, attractifs, pourvus en emplois, c’est bien l’offre résidentielle de primo-installation qui fait défaut, tant en quantité qu’en qualité ».
Pour favoriser le renouvellement de ses professionnels de santé, la commune de Gouzon a engagé la requalification d’une maison du centre-bourg en maison des professionnels du soin, conçue comme un hébergement pour internes, médecins juniors et stagiaires — sur le modèle d’une expérience imaginée à Morteau (Doubs). Soutenu à 78 % par l’État, l’Agence régionale de santé, le Conseil régional de Nouvelle-Aquitaine et le Conseil départemental, le projet représente 300 000 € d’investissement de sorte à proposer trois chambres à loyer modéré destinées à faciliter les premières étapes d’installation. Cette initiative communale vient ainsi appuyer le déploiement de la politique nationale transcrite dans le Pacte de lutte contre les déserts médicaux signé en 2025. Pour Cyril Victor, maire de Gouzon, cette démarche s’inscrit dans une politique d’ouverture et d’accueil : « Il est indispensable de faire goûter à la vie locale, en ruralité, et à sa qualité pour se faire une idée par soi-même, loin des clichés parfois négatifs qui collent à la Creuse. Notre ambition, c’est de permettre à chaque professionnel de santé de découvrir la richesse de notre village, afin qu’il puisse s’y projeter durablement. »
Au-delà des métiers du soin, la pénurie de logements touche aussi d’autres secteurs. À Aubusson, le syndicat mixte de la Cité internationale de la tapisserie a aménagé trois logements destinés aux artistes en résidence, dans la reconversion d’un ancien garage automobile en friche. De même à Felletin, la Chambre de commerce et d’industrie pilote la transformation de l’ancienne résidence habitat jeunes en 16 logements locatifs de courte et moyenne durée, afin d’accueillir plus facilement une population étudiante en formation initiale ou continue dans ce bourg de quelque 1 500 habitants.
Ces démarches convergent vers un même objectif : lever les freins à l’installation — qu’il s’agisse de professionnels de santé, d’artistes, d’étudiants ou de nouveaux habitants — et garantir à chacun une première expérience résidentielle réussie. En multipliant les solutions, les communes et les acteurs économiques creusois réinventent le logement-passerelle comme levier de développement territorial.
En Creuse, le déficit d’offre locative constitue désormais un frein tangible au développement économique local. Dans ce département rural, le parc locatif privé est souvent vétuste, quand le parc social, peu développé, est saturé. Le ralentissement de l’accession à la propriété depuis 2022 accentue encore la tension, en réduisant la rotation des locataires. Dans ce contexte, les entreprises peinent à recruter ou à accueillir leurs nouveaux salariés, faute de logements disponibles.
À Jarnages, l’entreprise de fabrication de fenêtres en bois ATULAM, qui emploie aujourd’hui plus de 200 personnes, a ainsi décidé d’agir directement. Elle a acquis et réhabilité trois logements dans le centre-bourg : un logement de trois chambres destiné à la colocation d’apprentis et de stagiaires ; un studio pour les recrues en période d’essai ; et un logement classique à l’étage pour les salariés venant ponctuellement sur site. L’objectif est de lever les freins immédiats à l’embauche, en proposant des solutions temporaires et de qualité, en attendant que les salariés trouvent un logement durable dans le territoire.
Le projet a bénéficié d’un soutien public important : 110 000 € du Commissariat au Massif central dans le cadre du plan Avenir Montagne, 80 000 € du Conseil régional de Nouvelle-Aquitaine et 80 000 € d’Action Logement Services via son fonds d’innovation. Cette dernière intervention est exceptionnelle : dans un département où la production de logements sociaux est quasi nulle, le schéma classique d’un financement via un bailleur social assorti d’un droit de réservation ne pouvait s’appliquer. C’est précisément cette impossibilité qui a justifié le recours au fonds d’innovation d’Action Logement.
Pour ATULAM, cette démarche s’inscrit dans une stratégie globale de ressources humaines. Depuis 2020, l’entreprise a recruté plus de cent collaborateurs supplémentaires, mais reste confrontée à des difficultés de recrutement, notamment pour les fonctions support. Le logement constitue désormais un levier d’attractivité au même titre que le télétravail, la formation ou les véhicules de fonction. Comme le souligne Christophe Neveu, directeur des ressources humaines : « Créer et gérer des logements, ce n’est pas le métier d’un employeur. Mais le développement de l’entreprise était contraint par les difficultés d’accès au logement : il a bien fallu apporter une réponse pragmatique à nos besoins. En revanche, nous ne sommes pas là pour reproduire le modèle de Michelin 3. »
Ces initiatives rappellent combien la question du logement reste, aujourd’hui encore, un levier déterminant du développement économique local. Si la mise en place de la Participation des employeurs à l’effort de construction (PEEC) — plus connue sous le nom du « 1 % patronal » — en 1953 avait définitivement marqué le passage d’un modèle de logement patronal à une mutualisation nationale4, les initiatives comme celle d’ATULAM questionnent le rôle que peuvent, ou doivent, reprendre les entreprises en la matière, à un moment où la vitalité de certains territoires dépend à nouveau de leur capacité à loger ceux qui y travaillent.
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Longtemps marqué par le paternalisme, le fabricant de pneumatiques Michelin a bâti environ 9 000 logements entre les années 1910 et 1970 au bénéfice de ses salariés à Clermont-Ferrand in ZANETTI, Thomas, 2015. Responsabilité sociale et implication territoriale contemporaine de Michelin à Clermont-Ferrand : une réactualisation du système d’encadrement paternaliste du début du XXe siècle ? L’Homme & la Société. 2015. Vol. 193194, n° 3, pp. 91‑116.
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BELDA, Pierre, 2020. Le logement ouvrier patronal : du monopole de l’initiative privée à l’intervention publique (1850-1939). Droit et Ville. 2020. Vol. 89, n° 1, pp. 99‑114.
Avec 46 % du parc construit avant 1945, un taux de vacance de 15,7 % et 35 % des habitants de plus de 60 ans, la Creuse fait face à un défi important : mobiliser l'habitat existant pour répondre aux attentes des ménages. La faible densité de population (21 hab./km²) et la dispersion de l'habitat complexifient également l'accès aux services et aux mobilités.
Face à ces enjeux, des initiatives émergent localement : attractivité pour le personnel de santé à Gouzon, résorption de la vacance en centre-ville à Guéret, réhabilitation d'une friche en logements au Grand-Bourg, habitat intergénérationnel à Jarnages...


